Rue Frontenac - Matthieu Proulx — La solitude du blessé






Matthieu Proulx — La solitude du blessé PDF Imprimer Envoyer
Sports - Alouettes
Écrit par François Foisy   
Vendredi, 25 février 2011 14:45
Mise à jour le Lundi, 11 avril 2011 08:34

Plus de 58 000 amateurs de football viennent de quitter le Stade olympique en criant leur joie à pleins poumons. Tous les joueurs, entraîneurs, meneuses de claque, administrateurs et membres du personnel des Alouettes sont euphoriques. La nouvelle est partout en ouverture des bulletins : les Oiseaux viennent d’écraser les Argonauts de Toronto 48 à 17 en finale de l’Est et s’en vont à la coupe Grey.

Mais une fois rentré chez lui ce soir-là, Matthieu Proulx, encore sous le choc, regarde sa blonde des dix dernières années. « On s’est pris dans nos bras. Elle pleurait autant que moi. J’ai pleuré pendant 24 heures. »

À presque 30 ans, après six saisons de football professionnel, des années d’entraînement ardu, des milliers d’heures à étudier les attaques adverses dans leurs moindres détails, Proulx, l’un des joueurs les plus populaires de l’équipe, venait de subir le pire malheur pour un athlète : une blessure. Une déchirure du ligament croisé antérieur subie en plaquant Reggie McNeal, des Argos. Cette même blessure qu’avait encaissée Andrei Markov avec le Canadien l’automne précédent.

Opération inévitable. Six à neuf mois de convalescence.

Pas de match de la coupe Grey. Peut-être même plus de matchs du tout. Possiblement la pire fin de carrière de toutes.

Rien qu’à voir son langage corporel sur le terrain, on a immédiatement su que c’était grave. Puis, pendant que l’équipe continuait à jouer devant une foule enthousiaste, Proulx, lui, se retirait vers les couloirs du stade accompagné d’un soigneur.

« Quand je suis entré dans le vestiaire et qu’on m’a annoncé que mon ligament était déchiré, j’étais inconsolable, se rappelle-t-il. Mais après un moment, je me suis habillé, je me suis mis un sourire dans la face et je suis retourné sur les lignes de côté. Je ne voulais pas dégager une énergie négative. Je voulais que les gars sachent que j’étais là, que ça allait et que j’allais passer à travers.

« Mais en dedans, c’était pas ça du tout. J’étais tellement triste ! j’avais déjà le goût de pleurer, de me faire consoler. »

Après le retentissement des pétards officialisant la victoire, ses coéquipiers célébraient à l’avance leur départ imminent vers Edmonton pour une semaine exaltante. Proulx, lui, est allé à la rencontre de ses parents, ses plus fidèles supporters, descendus des gradins jusqu’au bord du terrain. « C’était important pour moi de les voir, raconte-t-il. Je pense sincèrement que ce genre de chose est encore plus difficile à vivre pour eux que pour moi. »

Ne plus faire partie des plans

Ce type de nouvelle passe presque inaperçu chaque jour aux bulletins sportifs. Tel athlète vient de subir une fracture, saison terminée. Tel autre a subi une déchirure, six mois de réadaptation. Tel autre vit avec les symptômes de plusieurs commotions cérébrales.

L’attention de l’amateur se tourne alors souvent vers l’équipe : comment palliera-t-elle l’absence prolongée, comme dans le cas de Markov et de Josh Gorges pour le Canadien cette saison, ou permanente, comme ce fut le cas d’Eric Lindros et de Joe Theismann, de sa vedette ?

Le blessé, lui, qui se nourrit souvent de l’adrénaline de la compétition depuis sa tendre enfance, avale seul, ou presque, la pilule.

Matthieu Proulx a vécu la solitude du blessé. « J'étais inconsolable. J'ai pleuré pendant 24 heures », a-t-il avoué.
Photo d'archives Hugo-Sébastien Aubert

« C’est extrêmement pénible, et sous plusieurs aspects », explique Proulx, qui, au fil des ans, a développé, il le dit lui-même, une expertise en blessures. Cheville, épaule, main, jambe, muscle ischio-jambier et maintenant genou droit : à force d’effectuer des virages brusques, de foncer vers l’adversaire à toute vapeur et de le frapper de toutes ses forces, presque tout son corps y est passé.

« Bien sûr, il y a le simple fait de ne pas jouer. C’est déjà gros. C’est ce pour quoi tu t’entraînes constamment. Oui, c’est ton travail, ton métier, mais en bout de ligne, depuis que tu es petit, tu joues et tu veux jouer. En ce sens, la blessure t’enlève ce que tu as de plus précieux. »

Puis il y a l’autre aspect. Celui du groupe, du clan. Donc, du rejet. « Tu réalises que tu ne fais pas partie des plans des entraîneurs, explique-t-il. Ça n’a rien de méchant ni de personnel, mais leur objectif étant de gagner des matchs, eh bien toi, tu ne joueras pas le prochain, alors tu ne fais pas partie de leur plan. Ils ne prendront pas de temps pour t’expliquer les choses en détail et c’est compréhensible. On te met donc de côté au profit des autres. C’est alors difficile de rester motivé et près de l’équipe. C’est un effort que tu dois faire toi-même. »

C’est ce que Proulx a fait encore cette fois-ci en continuant d’assister aux réunions de la défense des Alouettes et en apportant ses commentaires et ses suggestions. Ce qui n’a pas éliminé le sentiment de rejet qu’il ressentait.

« Tu te sens délaissé. Même si ce n’est pas personnel, ça demeure difficile. »

Pas le goût d'en parler

« Pis, la jambe ? »

Cette courte phrase, Matthieu Proulx l’a entendue mille fois depuis ce fameux dimanche après-midi de novembre. Elle vient de gens qu’il croise ou encore par courriel. De proches comme de personnes qu’il ne connaît pas.

« C’est toujours bien intentionné, c’est même très sympathique le simple fait qu’on prenne le temps de me demander comment je vais. Mais ça devient lourd aussi parce qu’à un certain moment, la blessure, tu essaies de la mettre de côté dans ta tête, pour plutôt penser à l’avenir, au moment où tu vas recommencer à t’entraîner. Tu n’as pas le goût de parler de ta blessure. »

De quoi l’athlète blessé a-t-il alors besoin ? « D’une tape dans le dos, that’s it. De te faire dire de ne pas lâcher. Une des choses qui m’ont fait le plus de bien, ce sont tous ces coéquipiers qui venaient me voir, me prendre dans leurs bras et me dire qu’ils allaient aller gagner la coupe pour moi. Juste ça. La blessure, pas besoin d’en parler. On se comprenait en se regardant dans les yeux. Eux aussi étaient déjà passés par là, ils savaient très bien ce que je vivais. Ils me connaissent, connaissent mon intensité, mon implication. Ils savaient parfaitement ce que je ressentais, comment je vivais tout ça.

« Et ils m’ont soutenu de cette façon durant toute la semaine de la coupe Grey. Juste ça, ça valait n’importe quel traitement de physiothérapie. »

Mais après la conquête et le défilé monstre qui s’est ensuivi rue Sainte-Catherine, il a bien fallu reprendre la vie normale, ordinaire, à la maison.

« Ma blonde a été ma béquille durant plusieurs années, lance Proulx sans réaliser d’emblée l’à-propos de sa métaphore. Elle a toujours été là pour me soutenir. J’ai l’honnête impression que mes blessures lui font aussi mal qu’à moi. Elle est là dans la victoire, dans les défaites et lors de mes blessures. Et elle les vit intensément. Je suis vraiment chanceux de l’avoir. »

La grande décision

Le 12 janvier dernier, Matthieu Proulx a été opéré. Il a finalement pu abandonner ses béquilles cette semaine.

Les Alouettes, eux, doivent préparer la prochaine saison sans savoir si leur numéro 20 sera de retour, quelque part à la mi-saison, ou s’il sera leur plus récent retraité. La direction poursuit donc son travail. Elle l’a notamment accompli la semaine dernière en faisant l’acquisition de quelques joueurs défensifs à l’ouverture du marché des joueurs autonomes.

« Ça fait maintenant deux ans que je réfléchis à mon avenir, affirme celui qui est aussi avocat de profession. Ça m’a tellement tourmenté, j’ai trouvé ça tellement difficile que j’ai établi une nouvelle façon de faire : je me fixe une date butoir. Entre-temps, je n’y pense pas du tout. Une fois rendu à la date en question, je fais un constat. Cette fois-ci, j’ai établi la fin du mois de février comme échéance pour décider si je prends ma retraite ou si je continue à jouer. Si je considère alors que je dois la repousser, je le ferai. Les Alouettes ne me mettent aucune pression. La direction m’a clairement fait savoir qu’il y avait encore une place pour moi dans l’équipe. Ils ont hâte de connaître ma décision, mais pour l’instant, ils tiennent pour acquis que je reviendrai. »

Cette blessure est donc venue précipiter encore davantage les choses pour Matthieu Proulx. « C’est sûr qu’elle me force à m’asseoir et à réfléchir davantage. Elle ajoute un poids. Mais c’est une décision que je ne prendrai pas seul. J’ai toujours cru au concept d’équipe, et pas seulement sur le terrain. Pour mon avenir aussi, je consulte, je veux avoir l’opinion de mes proches, de ceux qui me connaissent bien. Mes parents, mes amis, ma blonde. »

Cette décision, il la prendra bientôt. Elle est peut-être même déjà prise. Toutefois, il ne la révélera pas avant d’avoir décidé de le faire. À sa façon. À son moment.

D’ici là, Matthieu Proulx continuera sa réadaptation physique tout en gardant le moral.

« Mais quand je m’assois et que je réfléchis, je réalise vite que je suis privilégié. Peu importe la suite des choses. »

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