Rue Frontenac - Big Bill Broonzy, bluesman et mentor






Big Bill Broonzy, bluesman et mentor PDF Imprimer Envoyer
Spectacles - Blues du week-end
Écrit par François Robert   
Jeudi, 26 mai 2011 12:56
Mise à jour le Mercredi, 01 juin 2011 23:59

William Lee Conley Broonzy, Big Bill Broonzy, a écrit ses meilleures chansons dans une petite chambre de misère louée au centre-ville de Chicago, avec comme unique meuble un lit simple et étroit, éclairé par une pochette suspendue au plafond au bout d’un ruban tue-mouche. Son inspiration, un gros crayon à mine et une tablette d’écolier auront fait le reste.

Son blues ne venait pas de Chicago cependant. Ni de New York ou de Philadelphie. À tous ceux qui lui demandaient quelle était sa source, il répondra que la quintessence de sa musique provenait du Sud.

Que tout a commencé avec l’esclavage. Qu’il écrivait pourquoi on avait le blues. Broonzy a expliqué au musicologue Alan Lomax que le blues, c’est une revanche, une compensation.

«Quand le laboureur creuse des sillons dans la terre harnaché à son âne, il chante. On croit qu’il s’adresse à sa bête mais dans le fond, il cause à son boss et à la vie.

«Get off my foot, goddam it! You son-of-a-bitch stay off my foot… sont des paroles qui délivrent l’âme», dira-t-il lors d’un trialogue avec Memphis Slim et Sonny Boy Williamson, enregistré par Lomax en 1946, autour d’une bouteille de whiskey à l’heure du médianoche.

Big Bill Broonzy est né en 1898 à Lake Dick, en Arkansas (la date de 1893 a déjà été avancée mais n’est plus retenue depuis qu’un certificat de naissance a été fourni pas sa sœur après sa mort en 1958).

Et Big Bill a fait une entrée remarquée dans ce monde. Peu de temps avant sa naissance, son père devait quitter la maison quelques jours pour aller chercher de quoi nourrir sa grande famille. Quelques jours parce qu’ils habitaient sur un remblai (levee) et étaient éloignés de tout.

Si bien qu’à son retour, un voisin lui annonça qu’il avait bien fait les choses : sa femme avait mis au monde des jumeaux. Il y avait maintenant 17 enfants dans la cambuse.

Dans presque toutes les photos où il apparaît, Big Bill Broonzy affiche toujours son sourire légendaire qui a été la marque de commerce de son amitié avec ses pairs. Photo d’archives

Shows à «deux stages»

Big Bill apprend vite à jouer de la guitare, en fabriquant une à l’aide d’une vieille boîte de cigares. Un de ses oncles l’initie au gospel et au folk.

Avec un ami, également guitariste autodidacte, il entreprend la tournée des églises et des pique-niques du dimanche après-midi, seule grande activité sociale de l’époque.

Broonzy joue souvent dans des spectacles qu’on appelait des «two-stages», des shows conçus pour une scène extérieure qui avaient la particularité de réunir d’un côté des Noirs, et de l’autre des Blancs, ségrégation oblige.

Mais après deux ou trois ans d’itinérance artistique, Big Bill Broonzy  délaisse quelque peu la musique pour devenir métayer sur un lopin de terre qui ne lui occasionnera que désagréments et déceptions.

Il joint alors l’armée américaine en 1917 et se retrouve en Europe lors de la Première Guerre mondiale.

De retour en Arkansas en 1919, le Noir soldat se fait dire par un Blanc voisin de délaisser son uniforme de l’armée pour ne revêtir que le dernier qu’il portera à jamais dans la vie : des «overalls».

Adieu Arkansas, bonjour Chicago.

Big Bill Broonzy ne perd pas le sourire et s’installe dans la Ville des vents. Il devient l’ami de tout le monde et est toujours prêt à aider ses compatriotes qui suivent la même migration.

Il deviendra le mentor de bluesmen comme Muddy Waters, Memphis Slim et Ray Davis. Il aidera particulièrement McKinley Morganfield à devenir musicien à résidence du fameux Silvio’s Tavern, l’antre du blues du West Side de Chicago.

Ronnie Wood, des Rolling Stones, dira que son influence a été marquante. Il  ajoutera qu’il ne maîtrise toujours pas le Guitar Shuffle de Broonzy.

Auparavant Big Bill aura fait ses classes avec «Papa» Charlie Jackson. Il peaufine son jeu et signe un solo de guitare qui le rendra populaire avec la chanson Saturday Night Rub.

Il puise son inspiration dans le hokum, un style né des minstrels shows qui marie jazz et blues tout en donnant un double sens à des mots à connotation sexuelle.

Dans cette foulée, d’autres artistes proposeront des titres grivois et évocateurs comme Please Warm My Weiner, Banana In Your Fruit Basket ou She Loves My Automobile

Le label Paramount grave sa chanson Big Bill’s Blues en 1927. D’autres enregistrements suivront mais les ventes ne sont pas au rendez-vous. Big Bill doit arrondir ses fins de mois avec des emplois temporaires.

C’est vers la fin des années 1930 qu’il gagne en popularité, après un voyage à New York où il signe un contrat avec la maison Vocalion Records.

Il fait des tournées avec Memphis Minnie, vedette montante. On lui demande de remplacer au pied levé Robert Johnson (qui vient de mourir) au Carnegie Hall. Il signe plusieurs compositions pour ses amis Washboard Sam et Tampa Red.

En Europe

Tous ces succès mènent Broonzy sur la route d’un folk revival en Europe, en 1951. On le présente comme le «Laboureur du Mississippi» et est accueilli par des ovations. La mode est au folk teinté de blues. Il en est l’authentique représentant.

À son retour aux États-Unis, il joue avec les grands bluesmen Pete Seeger, Brownie McGhee et Leadbelly.

Il retourne souvent en Europe, particulièrement en Angleterre. De passage à Amsterdam, il marie l’Hollandaise Pim Van Isveldt. Ils auront un enfant, Michael.

Son spectacle solo est applaudi jusqu’en Afrique.

Mais c’est à Chicago qu’il laissera le plus sa marque. Auprès de Muddy Waters et de Willie Dixon. Que ce soit à la guitare acoustique ou électrique (il en joue dès 1942), Big Bill Broonzy pose les premières pierres du «Chicago blues sound».

Il est mort d’un cancer de la gorge en 1958. Il est enterré au cimetière Lincoln, à Blue Island en Illinois.

Big Bill Broonzy a signé plus de 350 compositions et a été admis au Blues Hall Of Fame en 1980.

©françoisrobert