Rue Frontenac - Richard Chartrand : de la Bluesmobile au Blue Steel band






Richard Chartrand : de la Bluesmobile au Blue Steel band PDF Imprimer Envoyer
Spectacles - Blues du week-end
Écrit par François Robert   
Mardi, 10 mai 2011 16:58
Mise à jour le Mercredi, 01 juin 2011 23:59

On reconnaît Richard Chartrand au loin. Il a un son qui rappelle ZZ Top et Steve Vai. Il joue d’ailleurs avec une guitare Ibanez, une Steve Vai Signature. On ne peut le manquer de près, il est en chaise roulante. Richard Chartrand, c’est aussi le bluesman au chapeau noir orné d’un crâne emblématique. Entrevue.

 

Il accueille Rue Frontenac dans son appartement. Surveillant l’entrée à travers sa fenêtre, il n’attend pas qu’on sonne à sa porte, il l’ouvre. «Bonjour… Laissez-moi reculer, j’suis habitué. Cette chaise-là, c’est comme ma voiture… C’est pas la Batmobile, c’est la Bluesmobile», dit-il.

Blue Steel, c’est lui. Le groupe blues-rock qui hante les festivals et les bars de façon sporadique.

Chartrand, qui porte une barbe à la Billy Gibbons (de ZZ Top), en a des histoires à raconter. Ça fait longtemps qu’il roule sa bosse. Il est né le 1er septembre 1950 à Saint-Émile-de-Suffolk, un petit village près de Montebello dans les Laurentides.

Bonne nouvelle pour Chartrand, son ancien bled se porte bien selon le maire…

«Nous terminons l’année 2010 avec un surplus appréciable. Nous étions préoccupés en fin novembre par le coût élevé d’entretien et de réparation de nos équipements roulants : niveleuse, rétro-caveuse, nos trois camions, tous y sont passés. Ce surplus se chiffre à 54 613 $...», peut-on lire sur le site de la municipalité.

Heureusement qu’ils n’ont pas comptabilisé la nouvelle machine de Richard Chartrand, une rutilante chaise roulante électrique «Hurricanes», qui fait des pointes jusqu’à 9 km/h.

«Mes parents avaient un magasin général à Saint-Émile. Un environnement familial stable dans un coin champêtre. Mais à mes 9 ans, c’est le drame : la polio frappe», explique-t-il.

La poliomyélite, maladie virale qui paralyse de façon partielle ou totale la motricité des membres, a emporté son frère de 7 ans.

«À l’époque, c’était une maladie nouvelle. On ne pouvait pas toujours la diagnostiquer. Ce fut un choc. Je suis resté à Saint-Émile jusqu’à l’âge de 15 ans. On a ensuite déménagé à Montréal. C’était plus près de l’hôpital Sainte-Justine…», se rappelle-t-il.

Après une adolescence à apprivoiser sa chaise roulante, Chartrand la fait rouler dans le Vieux-Montréal pour faire la fête dans les bars, en écoutant des bands qui poussent le blues jusqu’au rock.

Richard Chartrand : toujours prêt à démarrer au quart de tour dans sa chaise roulante, pour un blues ou pour un rock. Photos Rogerio Barbosa

Sur la Côte ouest

Ça swingue un peu beaucoup. Il danse parfois sur un seul pneu…

«C’était une époque où on tankait pas mal. Le monde veillait tard et les bands mettaient de l’ambiance dans les petits bars enfumés. Dans ces années-là, Montréal attirait son lot de touristes qui venaient s’éclater dans le Vieux.

«Puis un bon jour, à la veille de mes 20 ans, je me mets en tête d’aller fêter mon anniversaire en Californie», raconte Chartrand.

«Avec un chum, on part sur le pouce avec à peine 100$ dans les poches, 12 œufs cuits durs et un pain de sandwiches.

«Les plages, le sable doré, les belles filles blondes et les Beach Boys étaient au rendez-vous. C’était le paradis», se souvient-il.

«J’ai refait le même genre de voyage en quelques occasions. On arrivait à Victoria, puis on descendait le long de la côte.

«Une fois, ça m’a pris 102 lifts pour arriver à destination. Mais jamais, on a couché dehors. Il y avait toujours quelqu’un qui nous hébergeait. Quand ce n’était pas dans une maison, c’était dans un garage, une grange…», raconte Chartrand.

Lors d’un énième voyage sur la Côte ouest, toujours en auto-stop, Richard Chartrand tombe sur un bon samaritain qui conduit une camionnette. C’est un saxophoniste qui trimballe son band, de party en party.

«Il s’en allait à un mariage. Quand il m’a demandé si je voulais y aller, pas besoin de vous dire que je n’étais pas pour manquer une autre occasion de faire la fête.

«Tout un party. Tellement que j’ai perdu une roue. Les gars du band ont été très gentils et m’ont aidé à trouver quelqu’un pour la réparer. Et pendant que j’attendais, ils m’ont remis une guitare entre les mains.

«C’est là que j’ai décidé que je voulais devenir musicien. J’étais à l’aube de mes 30 ans. J’ai appris sur le tas en suivant les leçons et les conseils des autres guitaristes que je rencontrais», poursuit le barbu.

Son propre band

Richard Chartrand commence sa carrière au début des années 1980. Il forme un band qu’il appelle Blue Steel.

Ses influence sont blues, rock et country. Outre ZZ Top et Steve Vai, il y aussi Lynyrd Skynyrd qui est source d’inspiration.

«Malgré certains succès, nous ne sommes pas un band constamment en tournée. On ne vit pas de notre art. Parce que le marché du Québec c’est petit, et parce que c’est fatiguant de faire ce métier-là en chaise roulante.

«Quand j’arrive quelque part pour jouer, je dois analyser l’état des lieux. Ça l’air de rien mais je dois savoir si je peux rouler jusqu’au stage ou jusqu’aux toilettes. Des détails importants», dit-il.

Chartrand garde de bons souvenirs des spectacles d’Urgence Noël.

«Pendant 15 ans, on a donné des spectacles pour venir en aide à Moisson Montréal. C’était avant que les médias récupèrent ça avec la Grande Guignolée.

«On jouait bénévolement au Club Soda ou au Medley. Une dizaine de bands pour une bonne cause. On a eu beaucoup de plaisir. Au fil des ans, j’ai joué avec Isabelle Boulay, Dan Bigras, Bob Walsh, Marjo, Luce Dufault et plusieurs autres.

«Aujourd’hui, il y a quelques festivals qui nous invitent mais ce n’est pas facile de faire partie de ce circuit. On veut des gros noms alors que les musiciens d’ici ont de la misère à arriver. Ça demande toute une organisation… Je suis un bluesman, pas un businessman.

«N’empêche que j’ai gagné un prix d’auteur-compositeur au FestiBlues de Montréal, il y a quelques années pour la chanson Le Rock qui chante le Blues.

«Avec Dan Bigras au piano, Breen LeBoeuf à la basse, Carl Tremblay à l’harmonica et Bob Harrison à la batterie.

«Un blues en français. Comme savait le faire Gerry Boulet d’Offenbach que j’ai bien connu», enchaîne Chartrand.

Richard Chartrand déplore qu’il n’y ait pas plus de ressources pour aider les musiciens, a fortiori les personnes à mobilité réduite comme lui.

«Il n’y a pas de compensation, pas de système qui nous permette d’arrondir nos fins de mois sans être pénalisés. Si on fait une cenne à gauche, on nous l’enlève à droite. Il nous reste plus que le plaisir de faire de la musique… à notre détriment», opine-t-il.

Ce que fera Chartrand au Bar Blues Le Saint-Laurent (283, rue Notre-Dame à Repentigny) le samedi 21 mai. Avec ses amis Éric Michaud à la basse, François Corbeil à la batterie et Steve Rowe à la guitare.

©françoisrobert