Rue Frontenac - Bessie Smith, l’Impératrice du blues






Bessie Smith, l’Impératrice du blues PDF Imprimer Envoyer
Spectacles - Blues du week-end
Écrit par François Robert   
Mardi, 26 avril 2011 15:09
Mise à jour le Jeudi, 02 juin 2011 00:02

Bessie Smith n’est pas que la référence d’un blues émergent du 20e siècle, elle a été la figure de proue d’un mouvement artistique féminin qui a permis à plusieurs chanteuses de faire carrière avec leur voix. Elle aura été la grande pythie du blues contemporain, mais aussi tout un phénomène pour avoir bousculé les mœurs d’une autre époque.

Que la célèbre Janis Joplin ait payé de sa poche pour lui faire élever une pierre tombale dans un cimetière anonyme revêt un caractère séculaire à l’hommage qui lui est réservé.

Bessie Smith est née à Chattanooga au Tennessee, en avril 1894 (un recensement de 1900 indique la date de juillet 1892 alors que celui de 1910 a été corrigé par la famille), une petite ville ouvrière « où le coton va à la rencontre du maïs » notent les historiens du temps.

Son père était ministre du culte baptiste, que les catholiques de 1870 préféraient appeler « ministre du gospel ». Il est mort alors que Bessie était enfant. À neuf ans, elle perdait sa mère. C’est sa sœur aînée qui s’occupa d’elle et de ses frères aîné et puîné.

Vivant dans une pauvreté extrême, Bessie et son frère Andrew deviennent chanteurs de rue pour ramasser des sous.

Ils trouveront un bon « spot » pour recueillir ces pourboires de la survie, le trottoir faisant face au seul night club du temps, le White Elephant Saloon, un endroit réservé aux Noirs dans le quartier afro-américain de la ville.

Bessie chante et danse alors que son frère l’accompagne à la guitare. Son talent ne passe pas inaperçu. Quelques années plus tard, elle se joint à une troupe de vaudeville ambulante, un « minstrel show », qui se promène dans le sud des États-Unis.

C’est là que Bessie Smith rencontre Ma Rainey (1886-1939), une autre grande chanteuse de blues, qui deviendra son mentor.

Smith poursuit son chemin avec la diligence de ces artistes itinérants pendant trois ans avant de joindre une autre troupe, plus prometteuse que celle-là. C’est la grande caravane du TOBA, pour Theater Owners Bookers Association (les Noirs diront plutôt Tough On Black Ass), une association qui fait la promotion de l’entertainment afro-américain dans le circuit des salles de spectacle.

Comme on le voit, les gens d’affaires s’organisaient déjà bien, à l’époque, pour assurer la pérennité des spectacles dans leur établissement. De quoi inspirer le maire Régis Labeaume pour remplir son futur Colisée, mais ça, c’est une autre histoire.

Bessie Smith a été proclamée « Impératrice du blues ».

Popularité

Bessie Smith développe ses habiletés et déploie une voix de contralto de plus en plus forte et convaincante de sincérité. Elle va chercher le son au plus bas de son corps, au point qu’on croirait qu’elle respire avec ses orteils.

Devenue tête d’affiche d’un circuit de salles de spectacle qui prend de l’expansion vers le nord, Bessie Smith s’installe à Philadelphie.

Elle rencontre Jack Gee, un agent de sécurité qu’elle épousera. Mais la popularité de la chanteuse – elle gagne jusqu’à 2 000 $ par semaine – donne des vertiges au pauvre homme, qui doit composer, en plus, avec la bisexualité de sa femme. Un exutoire de Bessie Smith à l’infidélité de son mari.

Oubliant ce passé tumultueux, Smith enregistre un premier succès en 1927 : Back Water Blues. Une chanson dramatique qui raconte la crue dévastatrice du Mississippi.

Il y aura également Downhearted Blues, un des 160 enregistrements qu’elle gravera avec le label Columbia. Elle sera accompagnée par des musiciens légendaires comme Louis Armstrong, Joe Smith et Charlie Green.

Mais l’arrivée des technologies modernes, comme les « talkies » qui mettaient fin au règne du cinéma muet et des shows ambulants, devait marquer une période de transition pour Smith. Sans compter la Grande Dépression de 1929, qui ruinera à peu près tout le monde.

Il faut attendre 1933 pour que Bessie Smith ressuscite sur disque, le temps d’enregistrer quatre chansons pour Okeh Records. Un succès mitigé parce que le blues y est métamorphosé en ballade populaire sur un rythme de swing. Un signe des temps.

Accident

En septembre 1937, Bessie Smith est victime d’un accident de la route. En compagnie de son deuxième mari, elle voyage entre Memphis et Clarksdale. C’est lui qui conduit.

Une mauvaise manœuvre de dépassement provoque un accrochage avec un camion. La voiture est écorchée comme une boîte de conserve. Smith est blessée au bras et à une jambe.

Nous sommes à la tombée de la nuit. Le premier véhicule qui arrive sur la scène de l’accident est celui d’un médecin de Memphis. Une coïncidence.

Il se porte au secours de Bessie Smith, qui a perdu beaucoup de sang alors que son mari semble indemne.

Il note qu’elle a tout le côté droit amoché.

Demandant à un résidant du coin d’appeler une ambulance, le médecin, pendant ce temps, continue de prodiguer les premiers soins à Smith.

Plus de 25 minutes se sont écoulées et toujours pas d’ambulance. Le médecin suggère alors d’utiliser son véhicule pour se rendre à l’hôpital le plus près.

Il voit soudainement apparaître un véhicule au loin qui fonce à toute vitesse.

Ce n’est cependant pas l’ambulance. Il a beau allumer ses phares, rien n’y fait. La voiture percute celle du médecin et emboutit ce qui reste de l’automobile de Smith.

Finalement, deux ambulances arrivent de Clarksdale. Mais arrivée à l’hôpital, Bessie Smith sera amputée d’une jambe et ne reprendra jamais connaissance.

Ce long témoignage du Dr Hugh Smith au biographe de Bessie Smith, dans les années 1970, a permis de rejeter la thèse très répandue selon laquelle la chanteuse serait morte parce qu’elle n’avait pas été admise dans un hôpital pour Blancs. Elle avait été transportée à l’hôpital le plus près, un hôpital afro-américain.

Cet hôpital a été honoré par l’État du Mississippi, qui lui a décerné un Blues Marker (une plaque signalétique sur la route touristique et historique du blues).

©françoisrobert