Rue Frontenac - Otis Rush, l’étoile étiolée






Otis Rush, l’étoile étiolée PDF Imprimer Envoyer
Spectacles - Blues du week-end
Écrit par François Robert   
Lundi, 11 avril 2011 20:06
Mise à jour le Jeudi, 02 juin 2011 00:01

Otis Rush incarne le mal de vivre quand on est à la fois bluesman et génie maudit. Bluesman par tradition mississippienne et génie par l’obligation d’improviser une musique nouvelle pour des labels qui recherchent un son nouveau : le West Side Sound de Chicago.

 

Le guitariste chanteur né en 1935 à Philadelphia (au Mississippi et non en Pennsylvanie) est l’archétype du musicien noir qui erre dans le sud des États-Unis avant d’entreprendre une migration vers le nord, vers les grands centres urbains.

Otis Rush grandit en écoutant les vedettes de l’heure, comme B.B. King, Sonny Boy Williamson (No 1 et No 2) et Albert King.

Il est gaucher mais joue une guitare avec des cordes superposées pour un droitier (upside down, dans le jargon des manufacturiers). C’est comme utiliser un bâton de hockey droitier pour effectuer un lancer du revers du même côté qu’il est conçu pour un lancer frappé.

Quand il arrive à Chicago vers 1948, Rush fréquente les petits bars de blues qui pullulent dans le South Side et le West Side. C’est le circuit obligé pour les musiciens qui veulent se faire un nom.

Sa voix chaude et rocailleuse de baryton lui permet de baisser de registre pour atteindre les cœurs et faire vibrer les entrailles des spectateurs, qui craquent pour sa soul.

Ses solos de guitare et un style plus dynamique que ses collègues bluesmen de l’époque ravissent les habitués et attirent l’attention de recruteurs de talents comme Willie Dixon, qui l’amène chez Cobra Records en 1956.

Il ira jusqu’à inspirer de futures grosse pointures comme Freddy King et Luther Allison, ce qui lui permet d’enregistrer une œuvre magnifique pour le label Cobra, avec des succès comme I Can’t Quit You Baby, All Your Love et Groaning The
Blues.


Magic Sam et Buddy Guy feront également partie de l’écurie Cobra. Ils graveront, eux aussi, quelques titres. Mais le succès commercial n’est pas au rendez-vous et la maison de disques déclare faillite en 1959.

Otis Rush suivra Dixon chez Chess Records. Il y aura bien des séances d’enregistrement avec Albert King qui annonceront des lendemains prometteurs, mais Rush devient désillusionné devant des redevances qui ne rentrent pas.

De nature taciturne et pessimiste, Rush cède au découragement et s’efface petit à petit de la scène musicale.

Otis Rush a eu une carrière en dents de scie. Photo d’archives

Premier retour

Vers 1974, un regain de popularité vient secouer sa torpeur et Otis Rush reprend le chemin des tournées avec l’American Folk Blues Festival. Après l’Europe, c’est le Japon.

Quelques enregistrements plus tard, l’instable bluesman retombe dans la déprime parce qu’il ne connaît pas un vedettariat à la hauteur de ses attentes. Le succès se dérobe pendant plusieurs années et malgré quelques albums et des apparitions sporadiques dans des concerts, Otis Rush végète.

Ses rapports stériles avec Cobra (à la fin), Chess et plus tard avec le label Duke ont miné son inspiration, dira-t-il en entrevue.

Otis Rush a déjà raconté que l’action ne manquait pas non plus dans les tripots de Chicago, avec les gangsters. Rien pour l’encourager à y
retourner les lendemains de fusillade.

Il a déjà été témoin du meurtre du proprio d’une boîte, tué à coups de scalpel à deux pas de la scène alors qu’il était en train de jouer. Une autre fois, c’est un coup de fusil qui a traversé la salle pour atteindre un spectateur à côté de lui. Il n’a pas donné de rappel ce soir-là…

Second retour

Il lui faudra attendre 1984 pour rebondir sur la scène du blues alors qu’il est admis au Blues Hall of Fame.

Un an plus tard, c’est une tournée à travers les États-Unis qui relance sa carrière. Un album live enregistré au San Francisco Blues Festival viendra confirmer son retour en force.

Il retourne en studio en 1994 pour enregistrer un album, après 16 ans d’absence. Ce sera Ain’t Enough Comin’ In.

En 1998, Otis Rush lance Any Place I’m Goin’, qui lui vaut un Grammy pour le meilleur album blues traditionnel.

En 2002, il participe à l’hommage en honneur de Bo Diddley. C’est lui qui chante le célèbre I’m A Man sur l’album Hey Bo Diddley, A Tribute. (I’m A Man avait été la réplique de Bo Diddley à la concurrence juvénile de Muddy Waters, qui chantait Hoochie Coochie Man.)

Otis Rush remonte ainsi sur le podium de la popularité, qui l’envoie un peu partout en tournée. En juillet 2003, il sera de passage, en compagnie de Jimmie Vaughan, au Métropolis de Montréal, où un public délirant en redemandera en rappel.

Depuis 2004, il ralenti la cadence à la suite d’un malaise cardiaque. Ses rares apparitions sont de courte durée.

En 2006, l’étiquette Blues Express Records a lancé l’album Live and From San Francisco, un spectacle enregistré en 1999.

C’est également en 2006 que le label Eagle Rock Entertainment lance le magnifique DVD Otis Rush  & Friends Live At Montreux, un show enregistré en 1986, qui montre toute la quintessence de son blues, avec en prime, Luther Allison et Eric Clapton qui l’accompagnent sur scène.

Un autre album est sorti en 2009 : Otis Rush, Chicago Blues Festival, enregistré en 2001.

Rush sera le premier à l’admettre, il est à son mieux quand il joue du Rush.

En 2007, l’État du Mississippi a honoré cette légende vivante en lui décernant un « Marker of Distinction » à la gare de Philadelphia, dans le cadre du programme touristique et historique de la route du blues appelé The Mississippi Blues Trail.

©françoisrobert