La disparition de Clarence, la fin du E Street Band Imprimer
Le blogue de Philippe Rezzonico
Dimanche, 19 juin 2011 01:49

Le texto mortuaire de mon copain Stef est arrivé 20 minutes après le début du spectacle de Damien Robitaille: Clarence Clemons, 1942-2011. Une chance qu’il y avait du bruit, à peu près personne n’a entendu mon juron…

Bien sûr, ce n’est pas comme si on ne s’y attendait pas. Depuis l’AVC subi par le saxophoniste de Bruce Springsteen le week-end dernier, on se doutait que tout ne tenait que par un fil. On redoutait le pire. Et le pire est survenu. L’irréparable.

Fini, le E Street Band. Du moins, comme on l’a connu. Fini le solo libérateur et jubilatoire de Born To Run. Terminée à jamais, la livraison homérique de Jungleland et les deux minutes et demie de bonheur procurées par les envolées musicales de Clarence.

Plus jamais les fans n’auront l’occasion de jeter un regard vers le musicien quelques secondes avant qu’il offre les solos de Prove It All Night, Badlands ou The Promised Land, alors que l’anticipation est à son comble, et que tous attendent la déferlante musicale digne d’un exutoire.

Des décennies d’images

Alors que je roulais en bagnole pour revenir chez moi, des tas d’images se bousculaient dans ma tête : Clarence et ses 325 livres, porté par la foule au Stade Olympique en 1988, durant le solo de Cadillac Ranch.

Clarence Clemons, le meilleur saxophoniste de l’histoire du rock. Photo d’archives Reuters

Le Big Man, plus gros que jamais, avec un sourire à faire chavirer une banquise, qui monte sur la scène de l’aréna des Devils du New Jersey, en 1999, quand le E Street Band se reforme après une décennie d’absence.

Clarence en superforme, le saxo pointé vers le ciel, alors que Bruce glisse entre ses jambes, guitare en mains, durant Light of Day, à Toronto (2000). C’est vrai… Ils étaient encore de petits jeunes dans la cinquantaine à ce moment.

Clarence qui passe près de tuer Bruce en lui tombant dessus, quand Springsteen le fait trébucher à Ottawa (2003). Chute synchronisée des deux hommes qui continuent de jouer du sax et de la guitare, alors allongés sur le dos. Moment d’anthologie.

Le meilleur saxophoniste de l’histoire du rock, qui trouve qu’il fait un peu froid en ce soir d’octobre 2003, au défunt Stade Shea de New York, mais il s’en fiche un peu, parce que ce soir-là, le E Street Band va jouer avec Bob Dylan.

Clarence, qui doit désormais s’asseoir, ici et là, en raison de sa condition physique défaillante, mais qui livre une Jungleland de légende au Centre Bell, en 2008, quand Springsteen passe avec sa tournée Magic.

Bruce et Clarence, quelques mois plus tard, qui entrent ensemble sur la scène du Camp Nou (Barcelone) alors que 80, 000 spectateurs entendent les premières mesures de Tenth-Avenue Freeze-Out.

Bruce qui demande une dédicace à Clarence (l’auteur, qui vient de lancer sa biographie) sur la scène du Giants Stadium, lors des derniers shows présentés dans l’enceinte aujourd’hui démolie en octobre 2009.

Et le mois suivant, Clarence, impérial comme jamais, qui oublie son âge et ses problèmes de santé au Madison Square Garden, quand le E Street Band joue intégralement l’album The River. Il y a un DVD pirate fabuleux qui en témoigne : The Big Man a soufflé ce soir-là dans son instrument comme un possédé, comme un type qui avait trente ans de moins, comme un artiste qui livrait son dernier spectacle.

Les frères de sang

Ce ne fut pas le cas. Il y en a eu sept ou huit autres, mais celui-là fut mon dernier. Et mon préféré. Et dieu sait que j’en ai vus des légendaires shows de ce groupe en trois décennies. Pour l’heure, j’ai une pensée pour Bruce, Steve, Max, Gary, Roy et Nils, les frères de sang de Clarence.

Parce que c’est ça, le E Street Band. Aucun groupe n’a eu plus de plaisir à jouer ensemble que ces gars-là. En tout cas, aucun ne l’a montré autant qu’eux sur les planches. Et c’est pour cela que tant de fans se reconnaissaient en eux. Quand tu fais des milliers de kilomètres de route pour voir un groupe et que tu entretiens la même franche amitié avec les chums qui sont avec toi, la communion est totale.

Clarence Clemons nous a quittés et le E Street Band tel qu’on le connaissait n’existe plus. Photo d’archives Reuters

Oui, des tas d’images de Clarence et du E Street me viennent à l’esprit, mais aussi des tas de voyages faits avec Gisèle, Stef, Marie-Christine, Frank, David, Lawrence, Alain, Tanya, Sylvain, Ugo, André et j’en passe. Des virées mémorables au pays, aux Etats-Unis et en Europe vécues dans des capitales mondiales (Londres, Paris, New York), dans le carré de sable du E Street Band (Asbury Park, East Rutherford) et dans des villes dortoirs (Ottawa, Mansfield). Stade, aréna ou petit club, aucune importance.

C’était ça, l’idée. La route du tonnerre, elle existe. Et on la prenait souvent, car au bout de chaque ligne droite jouait le E Street un soir donné. Bruce refera-t-il un jour une tournée sous la bannière « Bruce Springsteen and the E Street Band ? » Peut-être. Il l’a fait malgré la perte de Danny Federici et il a remplacé temporairement – pour des raisons de logistique – Max par son fils Jay.

N’empêche, personne ne sera dupe. Clarence Clemons nous a quittés et le E Street Band tel qu’on le connaissait n’existe plus. Ne reste que les souvenirs amassés le long de cette Thunder Road bien déserte aujourd’hui…